ADEAR Terre-Mer

Le portrait de l’été 2026

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Espace Saint Joseph
79500 Melle

Cet été, c’est Raymond, paysan en volailles et bovins allaitants avec sa compagne Monique et en cours de transmission, qui a répondu à nos questions.
Merci à lui et bonne route !

Est-ce que tu peux commencer par te présenter, savoir qui tu es et quel est ton parcours ?

Raymond, 65 ans cette année. Je suis actuellement paysan à mi-temps, parce que j’ai demandé une retraite progressive depuis janvier. Je suis associé à Monique, ma compagne.

Elle est en retraite depuis deux ans, donc elle est associée non-exploitante.
Mes parents ont été agriculteurs, malgré eux. Ils font partie de cette génération qui ne l’a pas choisi. Ce sont leurs parents respectifs qui leur ont imposé de prendre la suite.

Ils ont été agriculteurs pendant 30 ans. Ça s’est mal terminé. D’endettement en endettement, tout a été liquidé, ce qui fait que je n’avais plus de possibilité de succession.

J’avais 20 ans. Pour moi, mon destin était tracé, je reprenais la ferme familiale. Ça a été un choc. J’ai fini mes études agricoles à Venours. Je suis parti salarié. J’avais prévu de continuer mes études mais mes parents n’avaient pas de sous à l’époque, ce n’était pas possible. Mais j’avais toujours cette idée en tête.

Mon idée c’était de découvrir toutes sortes de choses. J’associe ça plus ou moins à une idée de compagnonnage, c’est-à-dire que je me suis formé de ferme en ferme, dans différents élevages, cochons, moutons, vaches laitières. J’ai même fait aussi deux campagnes d’expérimentation de produits phyto en Beauce.

Au bout d’une dizaine d’années de salariat. J’ai repris des études à 30 ans. J’ai fait l’école d’ingénieurs de Dijon en formation adulte. Je suis sorti à 35 ans avec mon diplôme. J’ai été embauché à la Chambre d’agriculture comme agent de développement. À l’époque, l’idée c’était d’animer les acteurs du territoire. En désaccord avec la direction de la Chambre, j’ai vu au bout d’un temps que je n’arriverais pas à faire ce que je voulais.

J’arrivais à l’âge de 35-36 ans et comme depuis tout petit, je voulais faire paysan, je me suis dit que c’est le moment. J’ai voulu rentrer dans un GAEC en Vienne et ça s’était presque fait. Après cette 1ère tentative d’installation infructueuse, j’ai vu une annonce dans la magazine Campagnes Solidaires pour une reprise en Creuse. Au bout de trois mois de parrainage, je m’y suis installé et je suis resté dix ans. Mais j’étais seul. L’endroit me plaisait énormément. Avec de l’élevage et tout ça, c’était pas le problème. C’était une forme de solitude qui était très pesante.

Et puis j’ai rencontré Monique, qui était paysanne à Bellefond. Et donc au bout d’un certain temps, on a fait le choix que je la rejoigne. J’ai quitté la Creuse et je me suis associé avec elle. Elle avait déjà un magasin et des poules pondeuses, donc moi j’ai ramené les génisses que j’avais élevées en Creuse et j’ai créé un troupeau de vaches allaitantes.

Est-ce que tu peux me présenter ton projet de transmission en quelques mots ?

Monique a trois enfants, mais qui ne sont pas du tout intéressés par la ferme et ma fille non plus donc on savait qu’il fallait s’y prendre de bonne heure. Au maximum de notre activité, on avait donc l’élevage de volailles et de bovins, l’abattoir, le labo de transformation de viande et on gérait le magasin. Et on avait à l’époque, je ne sais plus moi, 7 ou 8 salariés. Alors, en 2018, on a convoqué tous les salariés avec l’AFIPaR, avec la question : « On va bientôt arrêter, qu’est-ce que vous en pensez ? Est-ce que vous avez des projets ? »

Au bout de deux séances, il y a deux salariés qui se sont dit intéressés par l’élevage de volailles. Valérie et Jules, qui ne sont pas en couple, qui se sont installés en 2021. On a transmis les parts sociales du magasin et du labo en 2023 et aujourd’hui il ne me reste maintenant que 35 hectares en location.

Est-ce qu’il y a eu une rencontre ou une expérience qui a été décisive pour ton projet ?

Alors ce qu’il faut savoir c’est qu’en m’installant en Creuse, j’ai vécu une transmission avec un tuilage, avec le cédant qui m’a vraiment accompagné. Donc quand je suis parti, j’ai cédé à un salarié mais ça ne s’est pas bien passé parce qu’au bout d’un an, il a fait une dépression ; il a transmis à un autre qui, au bout de quatre ans, a été malade ; et il a retransmis à un autre et le dernier en date a fait une liquidation judiciaire...
Donc j’avais cette expérience là-bas qui s’était très mal passée en termes d’avenir de la ferme. Ça m’avait quand même bien marqué.

C’est pour ça que le risque d’échec ici, c’était quelque chose qui me donnait un peu la trouille, donc on s’y est pris de bonne heure pour essayer que ça se passe mieux.

Ce qui était une bonne nouvelle pour nous c’est qu’une partie de nos activités étaient reprises par des gens qu’on connaissait et qui étaient salariés chez nous.

Et là-dedans, c’est quoi la place de l’agriculture paysanne ?

L’agriculture paysanne, moi je suis tombé dedans quand j’étais petit. Le concept a été travaillé par la Confédération Paysanne et tout ça, mais c’est quelque chose que je vis depuis toujours. Alors, le fait de conceptualiser, ça aide à oui, à formaliser un peu ce qu’on fait et puis en plus à communiquer là-dessus. Comment dire, pour moi c’était pas une trouvaille particulière.

C’était en fait mettre des mots sur ce que je faisais.

En parlant de mettre des mots, est-ce qu’il y a une image, une odeur, un son qui est particulier pour toi par rapport à la ferme ?

Moi ce qu’il y a, c’est que tout petit en fait, ce qui m’a touché, c’est mes sens. C’est-à-dire que les parfums, l’odeur du foin, l’odeur des bêtes, l’ambiance de l’étable, les foins, la moisson, tout ça, je le vivais pleinement avec mon père et ma mère.

Et c’est ça qui m’a touché depuis toujours. Aujourd’hui encore, je ressens ça. C’est quelque chose qui est très très important pour moi.

D’être dans cette ambiance de vie paysanne et je dirais presque 24h/24h. C’est-à-dire que même Monique, elle est pareille que moi, on vit là-dedans, c’est notre vie. Ce n’est pas un métier, c’est une vie.

Et c’est pour ça qu’on a toujours exigé d’habiter sur place. Ça, c’est ce qui nous diffère aujourd’hui de la nouvelle génération.

Pour nous, c’est ça, c’est une vie de paysan. C’est des journées à rallonge quelquefois, c’est des visites impromptues quand on est au boulot et qu’on prend un temps pour discuter avec les gens qui viennent nous visiter. C’est un mélange.

Par rapport aux nouvelles générations justement, est-ce qu’il y a quelque chose que toi tu as appris en t’installant ou même avec expérience que tu aimerais transmettre aux porteur.euses de projets ?

Ce que j’aimerais transmettre, pour moi, c’est que les vies agricoles, ce n’est pas simplement de l’économique, ce n’est pas simplement un boulot parmi d’autres, c’est l’alliance entre du ressenti et de la pensée. C’est l’alliance entre une vie organique, je dirais, et une vie spirituelle. Ça nous habite.

Voilà. On aime partager ça avec d’autres personnes. Encore une fois, dans la nouvelle génération, pour l’instant, on n’a pas trouvé vraiment ce genre de lien entre nous.

La nouvelle génération nous parle de « on veut du temps pour nos enfants, on veut du temps pour notre vie privée ». Ça se comprend, ce n’est pas le problème. À part que nous, on n’est pas dans la même logique.

Et puis, comment on va dire ça ? Cette nouvelle génération est beaucoup imprégnée par la culture salariée et par des conditions de rémunération et d’un statut social salarié. Et donc, l’exigence de revenus, tout ce qui concerne la protection sociale, etc., ils penchent plutôt vers ce modèle-là. Nous, on a accepté des conditions de vie de rémunération nettement inférieures.

Alors, ce n’est pas qu’on n’aurait pas aimé avoir plus. Moi, je dis toujours que le bonheur d’être paysan a compensé la dureté du métier, les épreuves. Avec Monique, on a franchi le cap du SMIC à 55 ans, par exemple.

Pendant longtemps, les salariés gagnaient plus que nous. Donc, les priorités d’aujourd’hui ne sont pas les mêmes. Cela dit, nous, on avait des revendications quand même différentes de nos parents.

Parce que nos parents étaient toute l’année au travail, pas de vacances, très peu de sorties, etc. Et nous, quand même, on a introduit un peu de vacances, un peu de ça. Je dirais que là, c’est un mouvement de fond qui est là.

Donc, je dis aux plus jeunes d’aujourd’hui, si vous voulez des vacances, si vous voulez des week-ends, etc. Organisez-vous pour le faire.

Trouvez les moyens de réaliser votre objectif de rémunération sur moins de temps de travail, avec du temps libre, etc. C’est faisable, simplement. Pour moi, ça passe forcément par du collectif.