Initiatives Paysannes

Pour des fermes vivantes et diversifiées

Fiche portrait : Pierre Dancoisne (80)

Cultiver à contre‑courant – transmettre une ferme en agriculture paysanne
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Quand il revient sur l’histoire de sa ferme, Pierre parle d’abord d’un combat. Une ferme fruitière de 20 hectares « qui devait disparaître », un père endetté, du matériel saisi, huit enfants partis chercher ailleurs une vie plus simple. Lui aussi était parti, journalier dans le Sud, tailleur d’arbres, greffeur, saisonnier. Mais sept ans plus tard, il revient. « J’ai décidé de relever le défi. » Avec l’aide de bénévoles et d’anciens ouvriers agricoles, il rembourse les dettes, remet la ferme sur pied, restaure la technicité, replante des haies dans un paysage qui n’en comptait plus.

En 1991, il passe en bio. Un choix mûri, inspiré par les scènes qu’il a vues ailleurs : oiseaux tombés après les traitements, sols morts, vers de terre remontant en masse après les insecticides. « Ça m’a choqué. Je me suis dit : ce n’est pas possible de laisser les bonnes terres à l’agro industrie. »

Cette vision écologique, il l’a défendue toute sa vie : autonomie technique, recherche de variétés paysannes, maîtrise de la commercialisation via la coopérative Norabio, où il adhère très tôt dont il est un des cofondateurs. Être paysan, pour lui, c’est produire, certes, mais aussi laisser des espaces libres, préserver la faune, penser le paysage. « On est des paysans, des vrais. » Sur certaines zones de la ferme, il interdit même l’accès humain, et prépare une ORE (Obligation Réelle Environnementale) avec le Conservatoire pour que cette logique perdure après lui.

La transmission à Guillaume Laskawiec s’inscrit dans cette cohérence. Guillaume est arrivé comme saisonnier, « pour la cueillette des pommes », et n’est jamais reparti. Il apprend, partage les mêmes valeurs, s’inscrit dans la continuité. « Je lui ai appris beaucoup, bien sûr. » La reprise se fait hors cadre familial, mais dans une relation de confiance et de proximité. La surface est calibrée pour être vivable : deux tiers pour Guillaume, une parcelle de subsistance pour Pierre, qui souhaite y poursuivre ses travaux de sélection variétale, et un tiers en attente pour son fils, s’il souhaite un jour revenir.

Transmettre, pour lui, ce n’est pas seulement céder des hectares. C’est garantir que la ferme reste fidèle à son esprit : l’autonomie, l’écologie, la liberté de produire sans dépendre de l’agro-industrie, la place laissée au vivant… C’est aussi se libérer du poids administratif pour se consacrer à ce qui l’anime aujourd’hui : créer des variétés résistantes, adaptées, libres de droits. « J’ai envie de ça. Il faut du temps. »

Autour de la ferme, les jeunes en quête de sens continuent d’arriver, stagiaires, étudiants, WWOOFeurs, ingénieurs en reconversion. « C’est un bon signe. Quand on ne voit plus personne, c’est là qu’il faut s’inquiéter ! » C’est aussi pour cela que Pierre a voulu marquer sa transmission non pas par un pot de départ, mais par une fête ouverte, vivante, à l’image du lieu. Les 13 et 14 juin derniers, il a invité chacun à venir marcher « entre hier et demain », à découvrir le verger qu’il a façonné et celui que Guillaume fait désormais vivre. Le week‑end a été ponctué de visites guidées, de balades poétiques et de rencontres inattendues avec les créatures fantastiques du Théâtre de la Licorne, d’impromptus, de musique, d’un bal folk et de moments de convivialité autour d’un repas ou d’un verre. Une manière de célébrer la ferme comme un espace de transmission, de création et de liens, et de faire de ce passage de relais un véritable « pas de deux » entre générations paysannes, entre un dedans et un dehors, entre un passé assumé et un avenir ouvert.